Collages de Annie Descôteaux
Textes de Daniel Canty


Faire-part





À l’étage, Mlle A., dans ses dentelles, est installée à sa vanité. Elle se peint les ongles carmin, passe mentalement en revue le protocole de la soirée, et le carton d’invitation posé devant elle. Les convives arriveront au Château de la Veuve (Location undisclosed, VIP only) à midi, pour n’en repartir qu’une fois gavés. Nous nous considérerons comme des viandes. Quand nous aurons fini de manger, nous serons vidés de nous, et il faudra recommencer. Lettres cursives embossées, en noir sur blanc, ça a du chic, et du mordant.
~ En bas, ce brave Tartenpion s’affaire. Il ne sait ni lire ni écrire, mais il sait certainement compter. Il a fière allure, dans sa livrée, alors qu’il passe nerveusement en revue, avec la diligence naïve qui le caractérise, les trois nappes (orange, lime, cerise), les deux chandeliers (de bois, de grès), les deux bougies (de cire blanche), les trois vases (d’argile, de faïence bleue et de faïence mauve), les deux plateaux sur pied, les trente-sept assiettes (blanches), la petite coupe qu’il préfère, où trônent les œufs à la coque, et les deux couteaux (le plat, le large). Ce seront, selon la volonté de Mademoiselle, les seuls couverts fournis aux convives. De toute façon, ils arrivent habillés et cela suffit pour se laver les mains. Les convives feront huit étapes parmi les cinq salons (vert, bleu, rouge, rose, jaune, rouge, jaune, bleu). Tartenpion changera huit fois la tablée, et huit fois sa livrée, pour s’accorder au goût de l’heure, et au coloris des murs. Il n’est pas un détail qui échappe à celui qui sait se fondre avec le papier peint.
~ L’heure approche. Le domestique s’élance, de sa démarche métronomique, vers la cuisine, où les fruits, les légumes, les viandes et le reste attendent, comme autant de natures mortes, de remplir leur rôle. Il saisit un à un les aliments qui composeront la première tablée, mais il arrive mal à détourner les yeux de ce porcelet affalé sur son flanc, comme un poupon endormi. Tartenpion a beau avoir une horloge dans la tête, ce n’est pas tout. Il songe qu’il a déjà entrevu ce regard révulsé de l’animal dans un visage humain, emporté par le plaisir, et ses traits s’empourprent. Ça ne l’empêchera pas de faire son métier.
~ Mlle A. – qui, faut-il le préciser, n’est veuve de personne – sait s’entourer. Rouge à lèvres. Smack ! Enfiler sa crinoline sur ses dentelles. Considérer sa réflexion dans le miroir. Mademoiselle se détourne de son image. Tapote le pan de mur rose de l’extrémité de ses ongles incarnats. La paroi bascule. Elle s’engage par les passages dérobés du Château, ses boyaux. Elle passera une autre soirée cachée derrière les murs, à épier ses convives. On peut taire tant de choses sous le vernis d’une couleur.



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Entrée en matière

(Salon Vert)




Vert, le salon est vert.
La rougeur de la nappe, l’orangé de la flamme.
Un cœur de pomme usé et une poire à hanches,
un hotdog moutarde, that’s it,
Rose Saucisse, une guedoufle de Veuve,
de la dorade aux agrumes, aveugle,
une tête de laitue, c’est comme ça qu’on dit,
chair et os, raisins amers, gigot ficelé,
la langue donnée de l’animal mâle.




Les convives font leur entrée dans leurs costumes de convives.
Ils sont nombreux. Tous en même temps, ils ouvrent la bouche
et parlent. Tous en même temps, ils ouvrent la bouche et mangent.
Ce n’est pas toujours beau à voir.

~ Où est-elle passée encore ?
~ Une vraie partie de saucisses.
~ Moi, j’en mangerais bien un bout.
~ Attention de bien écarter les dents !
~ Avec un peu de moutarde, ça glisse mieux.
~ Ah ah.

Les convives s’organisent en deux moitiés : l’une prétendant n’aimer que les hommes, l’autre n’aimer que les femmes,
comme si ces choses étaient contraires.

~ Regardez-moi ce beau fruit mauve,
~ fruit à queue, à portée de main ?
~ Cette poire a de belles hanches.
~ Les courbes d’une odalisque, oui.
~ Les pépins de pomme sont parfois empoisonnés, paraît-il.
~ Surtout ne pas les avaler.
~ Nos mères nous le répétaient :
~ il vous poussera un pommier dans la tête.
~ Le drame de l’humanité s’amorce par un acte interdit.
~ La folie d’une femme qui avait envie de croquer
~ une pomme.
~ La folie d’une autre qui mentait à ses enfants.
~ Où est la Veuve ?
~ Mais qui le premier cueillera les fruits mûrs du plaisir ?
~ Hélas, il ne reste que nous pour cueillir les fruits interdits.
~ Je suis végétarien.

D’un commun accord, les convives, qui ne perdent rien pour attendre, se résolvent à commettre une entorse au protocole. La bouteille passe de main en main, jusqu’à ce qu’il n’en reste rien. Pour donner suite à la conversation, les amateurs de verdure se rangent contre les amateurs de viande.

~ Manger une pomme : symbole de la turpitude originelle.
~ Les végétariens devraient se raviser.
~ Par principe.
~ Les fruits n’ont pas plus de vertu que les viandes.
~ Ils racontent n’importe quoi.
~ Il faut bien chercher son plaisir.
~ Et se repaître n’a jamais tué personne.
~ De la viande aux fruits !
~ Elle nous sert de la viande aux fruits !
~ Nous n’en sommes pas à une contradiction près.
~ La plupart des végétariens mangent du poisson.
~ Une viande aquatique.
~ Saviez-vous que le poisson a précédé la croix,
~ comme symbole de la chrétienté ?
~ Sur les murs des catacombes, où il ne faisait pas bon vivre.
~ Où on suçait des cailloux.
~ Par manque d’herbe verte et d’eau fraîche.
~ L’expression « être un poisson » signifie croire
~ n’importe quoi.
~ Les végétariens mangent du poisson, et qui sait ce que
~ mangent les poissons, toujours la bouche ouverte,
~ à avaler tout ce qui passe dans l’eau où ils flottent.
~ Tout ce qui leur passe par la tête.
~ Il faut dire que, sous l’eau, il est vraiment difficile de
~ distinguer où commence et où finit une chose.
~ Il en est qui mentent comme ils respirent.
~ Les poissons mangent comme ils respirent.
~ La bouche en o.
~ À avaler n’importe quoi.
~ Passez-moi le plancton !



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Second service

(Salon Bleu)




Bleu, le salon est bleu.
L’orangé de la nappe, l’orangé de la flamme.
Une tomate rouge, une fougère verte,
une courgette, un ou deux avocats tranchés,
le regard révulsé du porcelet, assoupi sur un lit de tomates,
dans l’odeur maternelle de la menthe, deux œufs cuits durs,
un raisin bleu, un cœur de pomme, une talle de céleri,
un concombre, deux traits de jambon, quelques haricots,
la pêche, le gland, les bourses, amovibles.




Toujours et encore comme un seul homme, les convives reluquent goulûment les vivres, en particulier cette belle grosse cuisse de jambon et ce petit porcelet aux allures de poupon assoupi, hélas si proche du cœur de Tartenpion. Le domestique est maintenant de bleu vêtu, bleu comme un nuage bleu, planqué sur le bleu ciel des murs, à tenter de ne penser à rien, alors qu’eux parlent de rien qui vaille. Il pense, il pense. Mourir de sa petite mort, les yeux ronds de surprise, sans savoir ce qui nous attendait, et que nous ne perdions rien pour attendre. Ou vivre le ventre rond et la bouche ouverte

~ Une bougie.
~ Une plante en pot.
~ Des tremblements de fougères à l’ombre.
~ De très belles touches féminines.
~ Des gages d’intimité.
~ Mais où a-t-elle donc disparu ?
~ Ensemble je nous vois.
~ Nous endormir à la flamme d’une chandelle.
~ Dans la douceur parfumée des foins.
~ Enlacés comme au premier jour.
~ Moi et ma belle.
~ Vous et elle.
~ Nous nous sommes inventé des noms.
~ Oh, ma courgette !
~ Ma cochonnette !
~ Mon jambonneau !
~ Mon œuf cuit dur !
~ Mon beau fruit mûr !
~ Ma verge folle !

Il pleut quelques tomates, tant le spectacle est vulgaire. Au fond
de la pièce, il y en a qui estiment préférable de changer de sujet.

~ Deux rondelles de courgette
~ posées sur les yeux sont un baume
~ contre un soleil trop chaud.
~ Le lait de l’avocat adoucit la peau.
~ En plus, ça permet de ne rien voir.
~ Et c’est stylé.

Hélas, cela n’empêche nullement les autres de continuer
sur leur lancée.

~ Elle lui murmure des petits riens
~ au creux de l’oreille.
~ Viens ici.
~ J’ai la pêche !
~ Passe-moi le céleri !
~ Mon raisin sec !
~ J’ai la fève !
~ Mon haricot d’amour !
~ Douce rémoulade !
~ Comme tu as de grands yeux.
~ C’est pour mieux...
~ Comme tu as de belles dents.
~ C’est pour mieux pour mieux...
~ Comme tu as une grande bouche.
~ C’est pour mieux pour mieux pour mieux...
~ Souffle la bougie !
~ J’ai encore la pêche !
~ Passe-moi le sel !
~ Ferme les yeux que je te mange !

Un gros convive, fier comme un sceptre, sort sa possession la plus précieuse du fond de son pantalon, et la pose au fond de la table. Derrière la paroi, Mlle A. écarquille ses yeux bleu ciel.
Les convives, quand même, se demandent quoi faire pour la suite. Les paupières de leur hôte battent à la cadence de l’oiseau-mouche, et chatouillent de leurs battements les omoplates de Tartenpion, qui s’en ressent au bas-ventre et rougit comme une tomate. Il souffle la bougie. Dans le noir, on ne distingue plus que les joues roses des convives essoufflés.



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Tierce platée

(Salon Rouge)




Rouge, le salon est rouge, les joues aussi.
Le vert de la nappe. Vertes courgettes,
potirons orangés, trois œufs cuits durs,
une omelette dite miroir, où le regard s’embrouille,
deux poires, une fraise abandonnée,
une tranche de jambon, des saucisses à hotdog,
un cheeseburger all dressed, un gigot d’agneau et un steak,
trois fraises ensemble, deux carottes à queues,
trois cœurs de dattes, entrouverts, un rêve de jeune fille.




~ Passez-moi une saucisse.
~ Un souci ne vient pas seul. Ah ah.
~ Passez-moi une assiette.
~ Ce dessert est d’allure suspecte.
~ Ssss.
~ Perdu au milieu des plats principaux.
~ Deux cuillérées de crème.
~ Une banane.
~ On appelle cela un Rêve de jeune fille.
~ Mais où est la jeune fille ?
~ Moi, j’ai perdu mon petit pain.
~ J’ai un creux.
~ Une petite fringale.
~ Ça vous passera.
~ Tout finit par passer.
~ Par le même trou. Ah ah.
~ Qui saurait mieux dire ?
~ Manger à plus faim, sans satiété réelle.
~ On appelle parfois cela
~ « the cheeseburger effect ».
~ Des biscuits à la viande.
~ Avec un peu de ketchup.
~ Avoir faim, trop manger, puis plus rien.
~ Et hop, ça sort par où ça entre.
~ Ne reste que les regrets d’avoir été trop rapide.
~ Il y a des choses qui ne changent rien à rien.
~ Dans de tels cas, rien ne sert de croiser le fer.
~ Ou les carottes. Ah ah.
~ Un pilon de mouton, ça me fait invariablement
~ penser aux hommes préhistoriques.
~ Et au tragique début de l’histoire.
~ À nos ancêtres qui croisaient le fer
~ pour un oui ou pour un non.
~ Ou pour une jambe de mouton.
~ Ou la cuisse d’Hélène.
~ Vous êtes rose comme un jambon.
~ Rond comme un potiron.
~ C’est fort en hanches, un potiron.
~ Il paraît que les dattes sont aphrodisiaques.
~ Le Moyen-Orient regorge de secrets.
~ Nos corps aussi.
~ À quoi bon vouloir briser l’imparfaite
~ symétrie de la nature ?
~ Qui de l’œuf ou de la poule le premier
~ s’est commis ?
~ La vraie question est ailleurs.
~ Les œufs cassés sont le miroir de nos âmes.
~ Qui de l’œuf ou de la poule a le premier
~ désiré l’omelette ?
~ La vraie vie aussi est ailleurs.
~ Belle recette pour la confusion.
~ Simple rappel à l’ordre des choses.
~ Tiens, on dirait que ce steak nous tire la langue.

Ils ouvrent grand la bouche et, décidant enfin de se taire, règlent son affaire au steak. Tartenpion, qui s’efforce d’entretenir des pensées torves, ou au moins décalées, continue de rougir, de peur que les convives ne remarquent qu’il diffère profondément d’opinion avec eux. Son ventre grogne. Il y pose la main, pour le faire taire. Derrière la paroi, Mlle A. réduit l’éclairage, qui rosit
à vue d’œil, comme une saucisse trop peu cuite. Dans la pénombre, Tartenpion empoche le rêve de jeune fille, au risque de crémer son pantalon. C’est une belle pièce d’homme, ce Tartenpion.
Peu importe, il s’en tient à ses fonctions, il rase les murs. Personne ne reconnaîtra sa voix quand il criera :

~ Où, mais où sont passés
~ mes bijoux de famille !



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Quart mets

(Salon Rose)




Rose, le salon est rose.
L’orangé de la nappe. Un vase de céramique mauve.
Une marguerite à trois pétales. La pêche, un œuf à la coque,
un gigot ficelé, un potiron, une tranche de saumon citronné,
une saucisse à l’allemande, un rôti à l’os,
encore la pêche, un piment fort, la pêche et demie,
une moitié de pamplemousse, un œuf cuit dur, coupé en deux,
un œuf entier, un plant de céleri, deux pamplemousses amers,
une saucisse rose.




Afin de calmer les convives, attisés par le dessert de tantôt, Tartenpion a subtilement simulé le rêve de jeune fille à l’aide de deux pample­mousses et d’une saucisse à hotdog. En rose, au coin du mur rose, il se laisse aller à un moment d’émotion. Ces gros agrumes lui serrent le cœur. On dit qu’ils ont la propriété d’éclaircir le sang, et ils lui font invariablement penser à sa grand-mère, mordant dans leur chair rose avec sa petite cuiller dentée, chaque matin de la vie d’avant, alors qu’il était petit trop petit pour comprendre les relations réelles qui unissaient, dans un désordre pas toujours réjouissant, les choses et les êtres. À l’étage, le soir venu, le dentier de grand-maman flotterait dans le verre de la fin du jour, poisson carnivore et esseulé, sans cri ni paroles, seul comme un fossile. La saucisse à hotdog, quant à elle, lui fait penser à autre chose. Il avait du mal à s’imaginer sa grand-mère, si gentille, sans son dentier, la bouche resserrée comme un sphincter autour d’un manque. Aucun de ces détails n’échappe aux convives, qui commencent décidément à sentir l’odeur de la soupe.

~ Les jeux de société m’inquiètent.
~ Ils sont truffés de sous-entendus.
~ De malentendus, même.
~ Le Colonel Moutarde avec un hotdog
~ dans la chambre à gaz. Ah ah.
~ Marguerite, oh, Marguerite.
~ Marguerite m’aime.
~ Ne m’aime pas.
~ M’aime.
~ A perdu tous ses pétales.
~ Ne s’aime plus.
~ Les pamplemousses me font penser
~ à nos grand-mères.
~ À chaque matin, dans la vie d’avant.
~ Avec leurs cuillers dentées.
~ Combien d’entre elles des édentées ?
~ Nous devons la politesse à nos aînés.
~ Et à nos corps ?
~ Métal mordant dans la chair rose.
~ D’un fruit rose, fruit amer.
~ La nostalgie en coûte moins que l’amertume.
~ Pour faire une omelette, hélas,
~ il faut casser des œufs.
~ Trois petits coups de cuiller.
~ Et hop, la coque est brisée.
~ Une fêlure apparaît au cœur des choses.
~ Le temps s’écoule et coule.
~ Le temps sombre.
~ Mais le petit-déjeuner, encore et encore,
~ reprend son cours.
~ ...
~ Jaune.
~ Le fruit est jaune.
~ Souriez.
~ Vous devriez arrêter de fumer.
~ Avant de rire jaune.
~ Rose.
~ La chair du pamplemousse est rose.
~ Le rose des gencives en santé.
~ Je me ferais bien les dents sur ce gigot.
~ Je suis végétarien.
~ On le sait.
~ Il y a du saumon.
~ De la belle bête rose.
~ Tous les appétits sont dans la nature.
~ Tant qu’on peut, il faut mordre dans la vie.
~ Et ne pas lâcher le morceau.

Les convives se pressent au bord de la table, se saisissent du festin. Leurs appétits menacent. Leurs mâchoires claquent à la vitesse de poissons carnivores. Ils mastiquent en trois temps, ne font qu’une bouchée de tout. Tartenpion, homme rose et apeuré, se presse très fort contre la tapisserie. Mlle A., qui sait qu’ils ne feront qu’une bouchée de lui aussi, mord à belles dents à travers le papier peint, déchire sa livrée rose et arrache à son second, d’une torsion d’ongle carmin, un petit bout de chair, près de l’omoplate gauche, à l’envers du cœur, ce qui sauve le domestique de ses excès sentimentaux et le rappelle à ses responsabilités d’adulte.



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Quintade

(Salon Jaune)




Jaune, le salon est jaune.
Le rouge, sanguin, de la nappe.
Une autre guedoufle de Veuve, un gros jambon,
deux piments jaunes, une grosse baguette,
une saucisse égale, de plus petites saucisses,
un peu plus tristes, des tomates,
un œuf cuit dur, deux œufs entiers,
deux gousses d’ail, une pêche et demie,
un quartier de citron, un pamplemousse,
deux gousses d’ail, la pêche,
une terrine tremblotante, une tête de porc.




Les convives, qu’on aurait tort de croire repus ~ manger, il n’y a pas que ça dans la vie ~ fixent le papier peint, carmin, de leurs regards absents. Mieux vaut attirer leur attention ailleurs. Tartenpion, jaune de peur, décapite d’un élan précis le petit cochonnet de tantôt. Il se saisit de la tête avant qu’elle ne roule trop loin sous la table.
La présente sur un plateau aux convives insatiables. Enchaîne :
Pop ! Fait voler le bouchon de la guedoufle, qu’ils se la passent comme ils veulent. En guise de centre de table, il dévoile la terrine tremblotante. Le regard hostile des convives, filins de bave écumant entre leurs mâchoires, s’égare dans sa faille dégoulinante de gras. Comme Tartenpion est beau à voir, quand il fait son métier.

~ Il y a des gens qui ont vraiment la tête de l’emploi.
~ Et d’autres qui ont vraiment une tête de cochon.
~ À la vôtre.
~ Il y a là tout le nécessaire pour se cuisiner
~ un hotdog européen.
~ Self-served.
~ All you can eat.
~ With all the trappings.
~ And more than you can chew.
~ There are more things in heaven and on earth...
~ Comme disait un vieux penseur.
~ Qui avait la tête de l’emploi.
~ Dans l’ancien monde.
~ Où on perdait parfois la tête pour moins que ça.
~ À nos moutons, messieurs !
~ C’est la grosseur et la provenance de la saucisse
~ qui font la différence entre le hotdog américain
~ et le hotdog européen.
~ Qui sait ce qui se cache vraiment dans la saucisse ?
~ Des années d’artisanat ou un éclat de sagesse industrielle.
~ Une idée fixe, dans un cas comme dans l’autre.
~ Some fine packaging.
~ Dans les petits pains...
~ On trouve les meilleurs onguents.
~ Un sandwich aux œufs…
~ Ou un sandwich au jambon…
~ Sont également possibles.
~ L’ail, paraît-il, éloigne l’attention des vampires.
~ Leurs baisers aussi.
~ Dans un cas comme dans l’autre, c’est dommage.
~ Montrez les dents.
~ Tout va bien.
~ Vous ne feriez qu’une bouchée
~ de cette terrible terrine.
~ Qui déjà tremble de tant d’attentions.

Un des convives plonge une baguette de pain dans la fente de la terrine tremblotante, il la ressort barbouillée de gras et entreprend de se l’enfoncer au fond de la gorge, comme un avaleur de sabre. Ses semblables, appréciateurs, lui repassent la Veuve. L’omoplate blessée de Tartenpion doucement laisse s’écouler son sang sur le papier peint, qui en prend la couleur. La sauce commence définitivement à tourner. Mlle A. se presse au plus près de la pellicule tendue qui la sépare du salon. Avec le couteau de boucher à large lame, elle taille, à travers la tapisserie, un trou de la grosseur de son sein gauche.Tartenpion sent dans son dos le doux aiguillon d’une tétine. Elle murmure : « Mon beau garçon boucher... », en lui passant l’outil du crime, « … prends ce beau fruit rond… », lui enfonce un doigt où il ne faudrait pas, et COUPE,
« … un doigt de dame pour ton dessert et tes efforts ». D’un coup, Tartenpion se redresse de courage et de nouveau s’attaque
à la table.



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Sixte soupe

(Salon Rouge 2)




Rouge, le salon redevient rouge.
L’orangé de la nappe. Une plante en vase, mauve.
Le couteau à large lame du boucher, deux œufs,
un jambon, une saucisse de Francfort,
un doigt de dame, une tomatine,
deux raisins, une pomme de laitue,
deux avocats et demi, un steak de longe,
deux bananes en grappe, une pêche et demie,
une part de tarte, quelques gouttes de lait.




~ Loin des yeux.
~ Loin du cœur.
~ Elle fait comme si nous n’étions pas là.
~ Comme si nous n’existions pas.
~ C’est blessant, à force.
~ Elle nous traite comme des viandes.
~ Comme on en pose sur les yeux
~ au beurre noir des boxeurs.
~ Des combattants fatigués.
~ Des garçons tragiques.
~ Qui pansent leurs blessures dans leur coin,
~ en tentant de ne plus penser à rien.
~ Nous avons établi que le lait de l’avocat
~ était également bénéfique pour les yeux.
~ Mais c’est un soin par trop féminin.
~ Nous sommes de belles pièces d’homme.
~ Et nous méritons bien mieux.
~ Que ce Souverain mépris.
~ Ce serait un bon nom pour un dessert.
~ Dont nous ne mangerions pas sans elle.

L’un des convives saisit le doigt qui traîne sur la table, le lève en signe d’exclamation. Tartenpion, recroquevillé derrière la plante verte, prépare son coup.

~ Un doigt de dame !
~ Elle s’est éclipsée dans la nature.
~ Son parfum de menthe fraîche, et puis plus rien.
~ Adieu au revoir.
~ On se reverra une autre fois.
~ Vous m’en trouvez, monsieur, infiniment attristée.
~ Mais je ne peux pas faire autrement.
~ C’est le destin qui le veut.
~ Le destin qui veut.
~ Ce que moi seule je veux.
~ Et rien d’autre.
~ Les vieilles idées sont parfois si commodes.
~ Une pomme de laitue est une pomme.
~ N’est pas un fruit.
~ Il en est qui prétendent que la tomate est un fruit.
~ Pourtant mieux vaut prendre des pommes
~ pour des pommes.
~ Et des choux pour des choux.
~ Et ainsi de suite.
~ Ça permet de mieux vivre.
~ J’espère que vous comprendrez.
~ C’est pas de la tarte, tout ça.
~ Passez-moi le couteau.
~ Pour ne pas passer par quatre chemins.
~ Ou couper les cheveux en quatre.
~ Ça me rend triste.
~ Maman.
~ Je prendrais bien un verre de lait
~ avec mon dessert.

Camouflé dans la végétation, Tartenpion presse, d’une poigne ferme, le beau fruit de sa maîtresse, et les convives, las de s’abreuver de paroles, se jettent comme un seul homme, lèvres en O, sur la source tant espérée de leur réconfort.



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Heptable

(Salon Jaune 2)




Jaune, le salon redevient jaune.
Verte, la tablée, bleu, le vase.
Deux avocats, une pastèque, un homard,
une banane en son plus simple appareil,
deux œufs cuits durs, deux tomates,
un couteau à lame fine, une pomme de laitue,
du jambon retranché, deux carottes croisées,
un raisin, un œuf, une poire, une pêche, pêche et demie,
un rosier, huit boutons de rose pleureurs.




Alors que les convives s’allaitent, Tartenpion, encore jaune de peur, reprend le gros couteau du garçon boucher et passe sous la table pour récolter ces beaux boutons de fleur convoités par la partie patronale. L’humilité de son rang lui donne l’excuse parfaite pour ainsi s’exécuter, et nier l’amour de ses semblables. Plus tard, quand de nouveau il se sentira seul, il regrettera son manque de solidarité avec ces messieurs, mais pour l’instant il ne songe qu’à offrir des fleurs à sa maîtresse, tant l’amour s’aveugle de se croire seul au monde. Certains des convives extasiés retrouvent momentanément l’usage de la parole, et se permettent quelques éjaculations poétiques avant de tomber à leur tour sous la table.

~ Dans de beaux draps.
~ Visages appuyés contre le ciel.
~ Les pieds dans les fleurs.
~ La tête perdue dans les nuages.
~ Et l’amour en tête.
~ Me passeriez-vous la carafe d’eau ?
~ J’ai de la difficulté à digérer.

Un à un, les convives chutent au pied du mur, piqués par l’aiguillon douloureux du plaisir. Derrière le papier peint, Mlle A. frémit de tous ses pores, une main posée sur le rhéostat.

Tartenpion, épuisé, s’allongera sous la table, au milieu de ses semblables, ouvrira ses grands yeux tristes sur la lumière qui bleuit, qui parvient enfin à la couleur d’un septième ciel. Plus tard, beaucoup plus tard, il s’extirpera de sous la table, passera par le trou dans le papier peint, pour aller la rejoindre à l’étage. Il posera une main à l’endroit de son cœur à elle, sur sa plaie carmin. Il glissera l’autre dans la sienne et pensera qu’un sens plus profond couve sous sa blessure. Elle criera : « Je ne croyais pas que c’était possible. » Leurs corps auront raison, leurs corps auront tort, qui sait, sinon qu’il n’y aura plus rien à dire. Ensemble, ils ouvriront la bouche comme des poissons et ils se noieront dans un plaisir partagé, incompréhensible comme l’eau.



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Disgorde

(Salon Bleu 2)




Bleu, le salon est bleu.
L’orangé de la nappe, ultime guedoufle de Veuve,
une fraise, un œuf, deux pamplemousses,
un steak de ronde, des poires,
encore un œuf miroir, un poulet entier, une courgette,
une pêche, deux piments forts, un pain braguette,
l’os de quoi, une saucisse dressée, un vase brun,
un cactus crachant son lait,
et c’est tout.




Les convives s’en sont allés. Ils ne savent pas encore ce qu’ils ont laissé derrière eux. Seulement ce qu’ils ont espéré. À leur place, il ne reste qu’une nature morte, épuisée à force de trop vouloir des choses. Toujours est-il qu’il faut bien faire son métier, même si c’est le plus vieux du monde, cette vieille chose qui, si on en croit certains, ne désire rien que ce qu’on lui donne, ce qu’on lui prend.

Nous nous considèrerons comme des viandes,
et quand nous aurons fini de manger,
nous serons vidés de nous,
et il faudra recommencer.


FIN



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La Femme-repas

(Par Annie Descôteaux)




Du dégoût à l’appétit, et de l’appétit au dégoût

Bossuet, cité par Serge Gainsbourg,
Un poison violent, c’est ça l’amour,
bande originale du film Anna, 1968


Quand j’vas chez vous moi je mange
J’sus ben partout quand je mange
Quand je m’ennuie moi je mange
Même dans mon lit moi je mange


Angèle Arsenault, Moi je mange, 1978




Je proviens d’une longue lignée de femmes-repas. Dès la petite enfance, mon appétence m’a fait remarquer. Ma grand-mère et ma tante m’offrent tout ce que j’aime au petit-déjeuner. « Mange, Annie, mange ! » somment-elles, sincèrement ravies et impressionnées par la quantité de nourriture que je peux avaler. Je n’ai jamais su dire « non ».
~ Fière de manger « comme un homme », je m’interroge : la ripaille serait-elle réservée aux chasseurs et aux chefs cuisiniers désirant faire montre de leur virilité, laissant les troubles alimentaires, et donc les maladies mentales, aux femmes ?
~ Si le fait de manger est d’abord une fonction biologique, quand et pourquoi la gourmandise intervient-elle ? Est-ce donc le symptôme d’une nature ardente, d’une sensualité débridée qui n’a trouvé aucun autre vecteur : un onanisme de l’estomac ? Ou plutôt la peur ancestrale du manque et de la famine, évoquée par ma mère, élevée dans les faubourgs populaires de Saint-Henri ? Est-ce une conséquence de la tristesse inconsolable d’exister ? Dégoûtée à l’avance de ce corps dont je renie la matière, j’ai développé une tendance à m’abîmer dans l’excès…
~ L’équilibre entre la réplétion et la culpabilité qui s’ensuit se négocie mal. Le corps s’est emballé, a réclamé sa part de jouissances et de sensations fortes. Lorsqu’il se sera reposé, il demandera à recommencer parce qu’il s’ennuie. Entre la bombance et la salade étuvée, la beuverie et l’eau minérale, je choisis indéniablement le plat de résistance et la bouteille de vin. Ad nauseam !



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À propos



Collages et postface : Annie Descôteaux
Texte : Daniel Canty
Conception graphique et éditoriale :
Baptiste Alchourroun (Château-vacant) & Daniel Canty
Illustrations (p.4 & 22) : Baptiste Alchourroun
Photos : Guy L’Heureux
Révision linguistique : Pierrette Tostivint
Imprimé par Machine et Jean-Marc Côté

Merci à :
Pascale Barret, Joseph Edmond Vincent Leduc,
Robert Descôteaux et Manon Gendron,
Simon St-Onge et François Turcot.

Ad nauseam a été présenté dans le cadre
de la 4e édition de Orange, l’événement d’art actuel
de St-Hyacinthe, à l’automne 2012.
Commissaires : Ève Dorais, Véronique Grenier
et Eve Katinoglou.

Une édition limitée d'Ad nauseam, sous forme de livret, est disponible à Montréal, à la Librairie du CCA, au Port de tête et chez Formats.

Annie Descôteaux remercie le Conseil des arts du Canada
pour le soutien accordé à son projet.




© Annie Descôteaux & Daniel Canty, 2012.